L’avenir de notre français

Je n’ai jamais été pour l’indépendance du Québec, même si j’aime le Québec d’amour. C’est que j’aime tout aussi fort la langue française. Sans le Québec, qu’arrivera-t-il aux autres minorités francophones ?

À cette question, certains de mes amis indépendantistes m’ont rétorqué que ces minorités francophones n’existaient plus. Au retour d’un mois de voyage à travers les provinces maritimes, je peux dire qu’à l’Est, ils existent encore. Le Nouveau-Brunswick, à sa frontière avec le Québec et dans les environs acadiens, parle français. Dans les profondeurs de la Nouvelle-Écosse, des habitants, à la vue de la plaque du Québec sur mon véhicule, ont joyeusement commencé à me parler en français. J’ai vu des femmes venant des provinces anglophones marier des hommes québécois et apprendre le français, créant par la suite des familles où l’anglais et le français se mélangent sans peine çà et là.

Les déboires des Franco-Ontariens ont quelque chose de positif à mes yeux. Tout d’abord, il rappelle aux Québécois moyens qu’il n’est pas le seul à parler français. Ensuite, le tout fait ouvrir les yeux aux jeunes d’aujourd’hui : comme le fait remarquer Philippe Léger, c’est la première fois que ceux-ci sont confrontés à la fragilité de la langue française.

Moi-même, je fais partie de ces jeunes qui n’ont vraiment jamais vu le débat sur la langue française comme quelque chose d’important. Et pourtant, le français est une passion pour moi depuis toujours. J’écris en français depuis que je sais écrire – la poésie est ma vocation la plus profonde – et je lis des livres en quantité industrielle depuis que je sais lire.

J’ai essayé d’apprendre l’espagnol, l’arabe, l’allemand et le japonais. Et j’ai bien sûr appris l’anglais. Je sais reconnaître la beauté distincte d’une langue et s’il y a bien une chose dont je suis certaine, c’est que la langue française est une langue magnifique. J’ai eu des phases où j’ai écrit de la poésie en anglais (mon partenaire était alors plus à l’aise avec la langue anglaise), mais au final, rien n’est plus beau qu’un poème en français, à l’exception peut-être d’un poème multilingue.

Ainsi, j’en conviens : le français est parfait pour la poésie. Il est aussi parfait pour les textes académiques. Je tire un grand plaisir à écrire des dissertations et des essais dans ma langue maternelle : la structure riche me permet des constructions savantes, des manières variées de reprendre l’information et beaucoup de façons de faire progresser mes idées.

Lorsque j’arrive pour rédiger un article pour mon blogue, c’est autre chose (petite preuve à l’appui). Trouver un titre vendeur en français et qui sera bien classé sur les moteurs de recherches est un défi. Parler de technologies ou de sujets très actuels en est un aussi : plusieurs termes devront nécessairement être dits en anglais, car non traduits jusqu’à maintenant. Qui plus est, les recherches nécessaires à un article approfondi sur un sujet récent se font presque toujours en anglais. Il est souvent difficile de résonner en français dans sa propre tête lorsque tous nos mots-clés sont en anglais.

Lorsque je passe du temps avec mes amis, il est également difficile de m’exprimer entièrement en français et d’une manière riche. Surtout lorsque je sais que ceux-ci sont tout à fait bilingues.

Et la vérité est que je tire un grand plaisir de m’exprimer en franglais. Ainsi, j’ai le meilleur des deux langues que je maîtrise. J’ai une richesse nouvelle, même si plusieurs vont voir dans mes phrases un massacre du français plus qu’autres choses.

Ce que j’ai à dire ici est que l’on ne peut pas blâmer le locuteur moyen de parler franglais. Le français n’évolue pas assez vite, et lorsque l’on ajoute des mots aux dictionnaires, souvent, cela fait grincer des dents. On ne peut pas en vouloir non plus aux académiciens qui choisissent les mots nouveaux. C’est la structure intrinsèque du français qui ne colle pas à notre monde au rythme effréné. Après tout, les Français de France n’ont jamais eu honte de leurs anglicismes, pourquoi blâmer les Québécois d’ajouter les expressions colorés de leurs voisins ?

Le français québécois a longtemps été le joual. Ce joual, critiqué par les élites, décrié comme une paresse de prononciation, un blasphème, est loin de ce que l’on parle aujourd’hui, du moins dans les grandes villes. Le français québécois, du moins celui de Montréal, va évoluer en français multilingue nécessairement. Il faut encourager cela, plutôt que de se recroqueviller sur soi-même en craignant une «nouvelle invasion».

Mais qui dit français multilingue dit encore français à la base. Ainsi, il faut effectivement une maîtrise du français. Il faut encore des textes académiques écrits en français, des cours donnés en français, etc. Cependant, il ne faut pas blâmer le commun des mortels de s’exprimer autrement au quotidien.

Comment convaincre que le jeu en vaut la chandelle ? Que cela vaut la peine d’apprendre le français, cette langue complexe, si ce n’est que pour des situations précises et que l’on peut s’exprimer comme l’on veut le reste du temps, et ce, sans sanction ? C’est en montrant la beauté de la langue et cela passe par la culture.

Nous devons ramener à la vie notre culture québécoise. Nous avons besoin d’un nouveau Jean Leloup. Nous avons besoin d’une littérature à notre image (et des lecteurs surtout!) Nous avons besoin d’une culture inclusive, une culture qui donne envie de participer. Nous avons besoin qu’on nous rappelle qu’il peut faire bon de créer en français aussi.

Et si la culture québécoise n’arrive pas à renaître de ses flammes, peut-être devons-nous mettre nos espoirs dans une culture pancanadienne francophone.

Ce n’est pas faux, que le français est d’une certaine manière en danger. L’anglais est devenu sans surprise la langue du commerce ; il est devenu l’esperanto malgré nous. Toutefois, la peur ne sera jamais la solution.

Réflexions sur la pertinence du terme «autodidacte»

L’autodidaxie n’est pas le mot le plus sexy de la langue française. Pourtant, il faut dire que ce blog relate mes expériences en tant qu’autodidacte. Il n’y pas vraiment d’autres mots à utiliser.

Une question de définition

Alors, tant qu’à devoir utiliser ce beau, aussi bien tenter de le cerner au mieux. Sur Antidote, l’on retrouve à la définition d’autodidaxie «apprentissage par soi-même d’un ensemble de connaissances sans l’aide de professeurs ou d’un établissement scolaire» et au terme autodidacte, «personne qui apprend par elle-même, qui s’instruit elle-même».

À la première définition, j’apporterais un bémol. L’on dit que l’autodidacte apprend sans professeur ni établissement scolaire. Si je suis un MOOC (Massive Open Online Course) conçu par l’université Harvard dans mes temps libres, suis-je encore une autodidacte? Le cours est créé par une institution et il y a bel et bien un professeur dans les vidéos que je regarde. J’aurais tendance à dire que je me «sens encore» comme une autodidacte pourtant.

Le français est une langue extrêmement riche, je suis la première à le clamer en tant que poétesse. Par contre, quand il est question du domaine de l’«autodidaxie», il y a quelques lacunes. Si je ne suis pas une autodidacte à proprement parler, je ne suis pas non plus une élève ( «personne recevant une formation dans une institution scolaire» ) ni une étudiante ( «personne qui poursuit des études supérieures, qui fréquente une université» ). On aurait l’impression que je pourrais être une étudiante libre, comme on le dit au Québec, mais encore ici, la définition — «étudiant qui n’est pas inscrit officiellement dans un programme et qui est libre de choisir des cours dans plusieurs disciplines» — semble moyennement s’appliquer.

Dans la langue du savoir universel qu’est devenu l’anglais, les termes pour décrire ce que je suis sont davantage pertinents. Dans la sphère anglaise, on parle notamment d’unschoolers, de self-directed learners, de polymaths ou bien de lifelong learners. Expression que j’ai bien de la difficulté à traduire. Des désécoliers? Des étudiants autodirigés? Des esprits universels? Des autodidactes à long-terme, à vie? Rien ne sonne particulièrement approprié. Même l’équivalent de «drop-out» semble manquer à l’appel dans la langue française.

Cela revient à la question du manque d’évolution général de notre beau français. Une question immensément grande et importante, que je n’aborderai pas ici plus en profondeur si ce n’est qu’en ajoutant que je considère souvent bloguer en anglais. L’affaire ici est à la fois pratique et philosophique. Car plusieurs termes que je veux utiliser sont intraduisibles et que mon public est restreint dû à mon utilisation du français, les sirènes de la langue anglaise m’appellent souvent.

L’autodidaxie aujourd’hui

Pour en revenir à notre autodidaxie, l’on peut également se questionner sur la pertinence du terme à l’heure actuelle. Cette remise en question pourrait paraître surprenante. En effet, en 2018, il semble que l’on est plus que jamais disposé à apprendre par nous-mêmes avec toutes les ressources en ligne disponibles. Néanmoins, si l’on retourne à la définition bien précise du mot, on peut se demander si ce que l’on fait est réellement de l’autodidaxie.

Dans le classique Le maître ignorant de Jacques Rancière, l’on propose des «leçons sur l’émancipation intellectuelle». Dans la première leçon, l’on suit Joseph Jacotot, un professeur exilé en Hollande du 19e siècle. Celui-ci a comme tâche d’enseigner le français à ses élèves hollandais, toutefois, il ne connait pas un mot du flamand. Il leur donne donc le livre Télémaque de Fénelon, traduit en français et en flamand.

À sa grande surprise, il constate que ses élèves apprennent efficacement le français, grâce à leur curiosité et leurs efforts de comparaison. Dès lors, il constate que les individus n’ont pas besoin d’enseignant, d’explications, et que tout un chacun a une intelligence naturelle qui permet d’apprendre par soi-même grâce à la simple observation et à la comparaison. C’est cettedite intelligence naturelle qui nous a permis d’acquérir le langage lorsque nous étions enfants.

Pour Joseph Jacotot, il devient clair que même le plus ignorant peut enseigner. Il s’agit de questionner l’étudiant de manière à stimuler son processus cognitif personnel. Il avance que, en réalité, l’enseignement académique nuit à l’apprentissage. En bref, sa théorie veut que l’enseignant crée un fossé entre lui et l’élève, perpétuant ainsi l’idée que l’enseignant sait davantage et que l’élève ne peut comprendre sans lui, sans ses explications. Pour Jacotot, il suffit en fait d’émanciper l’individu de cette idée préconçue pour qu’il puisse par la suite apprendre par lui-même à peu près tout.

Le maître ignorant offre donc un bon aperçu de ce qu’est «l’autodidaxie pure». L’émancipation intellectuelle prônée dans ce livre est évidemment encore très pertinente aujourd’hui : avec de la curiosité et de la motivation, tout peut s’apprendre par soi-même, j’en suis convaincue. Par contre, se couper des maîtres, des enseignants, est-ce réellement une bonne idée?

Selon moi, se recouper dans une solitude trop grande, c’est s’assurer un long et lent parcours. Si l’on prend le cas de la programmation, oui, il est possible de regarder le code source de 1001 sites web et d’apprendre par soi-même ce que chaque ligne signifie. Alternativement, l’on peut écouter un tutoriel sur YouTube et comprendre le tout en 10 minutes. Le domaine de la technologie est l’un des domaines qui évoluent le plus vite : l’apprentissage doit donc suivre le rythme. De manière générale, notre époque  tout entière semble suivre ce rythme effréné. Je ne crois pas que le temps est à aller s’enfermer dans une grotte pour apprendre l’allemand quand l’on peut utiliser Duolinguo de chez soi.

En conclusion

L’appellation «autodidacte» n’est pas la meilleure, mais c’est la seule qu’offre le français pour le moment si je ne m’abuse. À mes yeux, je suis plutôt un self-directed learner en ce moment dans la mesure où j’apprends ce que je veux en suivant ma propre curiosité et en choisissant mes propres médiums pour acquérir des connaissances. Bien que tout le monde ne soit pas né pour être un self-directed learner à temps plein, j’aspire à ce que tout un chacun comprenne l’importance d’être un lifelong learner. En d’autres mots, il s’agit d’être curieux tout au long de sa vie. Ce n’est pas si compliqué, non? Aussi, l’idée est de garder en tête que d’apprendre par soi-même ne rime pas avec s’enfermer dans une tour d’ivoire.

Qu’en dîtes-vous?  Préférez-vous les termes anglais? Vous considérez-vous autodidacte? Pensez-vous que  tout le monde puisse apprendre d’eux-mêmes n’importe quel sujet? Faites-moi-le savoir dans les commentaires.