Réflexions sur la pertinence du terme «autodidacte»

L’autodidaxie n’est pas le mot le plus sexy de la langue française. Pourtant, il faut dire que ce blog relate mes expériences en tant qu’autodidacte. Il n’y pas vraiment d’autres mots à utiliser.

Une question de définition

Alors, tant qu’à devoir utiliser ce beau, aussi bien tenter de le cerner au mieux. Sur Antidote, l’on retrouve à la définition d’autodidaxie «apprentissage par soi-même d’un ensemble de connaissances sans l’aide de professeurs ou d’un établissement scolaire» et au terme autodidacte, «personne qui apprend par elle-même, qui s’instruit elle-même».

À la première définition, j’apporterais un bémol. L’on dit que l’autodidacte apprend sans professeur ni établissement scolaire. Si je suis un MOOC (Massive Open Online Course) conçu par l’université Harvard dans mes temps libres, suis-je encore une autodidacte? Le cours est créé par une institution et il y a bel et bien un professeur dans les vidéos que je regarde. J’aurais tendance à dire que je me «sens encore» comme une autodidacte pourtant.

Le français est une langue extrêmement riche, je suis la première à le clamer en tant que poétesse. Par contre, quand il est question du domaine de l’«autodidaxie», il y a quelques lacunes. Si je ne suis pas une autodidacte à proprement parler, je ne suis pas non plus une élève ( «personne recevant une formation dans une institution scolaire» ) ni une étudiante ( «personne qui poursuit des études supérieures, qui fréquente une université» ). On aurait l’impression que je pourrais être une étudiante libre, comme on le dit au Québec, mais encore ici, la définition — «étudiant qui n’est pas inscrit officiellement dans un programme et qui est libre de choisir des cours dans plusieurs disciplines» — semble moyennement s’appliquer.

Dans la langue du savoir universel qu’est devenu l’anglais, les termes pour décrire ce que je suis sont davantage pertinents. Dans la sphère anglaise, on parle notamment d’unschoolers, de self-directed learners, de polymaths ou bien de lifelong learners. Expression que j’ai bien de la difficulté à traduire. Des désécoliers? Des étudiants autodirigés? Des esprits universels? Des autodidactes à long-terme, à vie? Rien ne sonne particulièrement approprié. Même l’équivalent de «drop-out» semble manquer à l’appel dans la langue française.

Cela revient à la question du manque d’évolution général de notre beau français. Une question immensément grande et importante, que je n’aborderai pas ici plus en profondeur si ce n’est qu’en ajoutant que je considère souvent bloguer en anglais. L’affaire ici est à la fois pratique et philosophique. Car plusieurs termes que je veux utiliser sont intraduisibles et que mon public est restreint dû à mon utilisation du français, les sirènes de la langue anglaise m’appellent souvent.

L’autodidaxie aujourd’hui

Pour en revenir à notre autodidaxie, l’on peut également se questionner sur la pertinence du terme à l’heure actuelle. Cette remise en question pourrait paraître surprenante. En effet, en 2018, il semble que l’on est plus que jamais disposé à apprendre par nous-mêmes avec toutes les ressources en ligne disponibles. Néanmoins, si l’on retourne à la définition bien précise du mot, on peut se demander si ce que l’on fait est réellement de l’autodidaxie.

Dans le classique Le maître ignorant de Jacques Rancière, l’on propose des «leçons sur l’émancipation intellectuelle». Dans la première leçon, l’on suit Joseph Jacotot, un professeur exilé en Hollande du 19e siècle. Celui-ci a comme tâche d’enseigner le français à ses élèves hollandais, toutefois, il ne connait pas un mot du flamand. Il leur donne donc le livre Télémaque de Fénelon, traduit en français et en flamand.

À sa grande surprise, il constate que ses élèves apprennent efficacement le français, grâce à leur curiosité et leurs efforts de comparaison. Dès lors, il constate que les individus n’ont pas besoin d’enseignant, d’explications, et que tout un chacun a une intelligence naturelle qui permet d’apprendre par soi-même grâce à la simple observation et à la comparaison. C’est cettedite intelligence naturelle qui nous a permis d’acquérir le langage lorsque nous étions enfants.

Pour Joseph Jacotot, il devient clair que même le plus ignorant peut enseigner. Il s’agit de questionner l’étudiant de manière à stimuler son processus cognitif personnel. Il avance que, en réalité, l’enseignement académique nuit à l’apprentissage. En bref, sa théorie veut que l’enseignant crée un fossé entre lui et l’élève, perpétuant ainsi l’idée que l’enseignant sait davantage et que l’élève ne peut comprendre sans lui, sans ses explications. Pour Jacotot, il suffit en fait d’émanciper l’individu de cette idée préconçue pour qu’il puisse par la suite apprendre par lui-même à peu près tout.

Le maître ignorant offre donc un bon aperçu de ce qu’est «l’autodidaxie pure». L’émancipation intellectuelle prônée dans ce livre est évidemment encore très pertinente aujourd’hui : avec de la curiosité et de la motivation, tout peut s’apprendre par soi-même, j’en suis convaincue. Par contre, se couper des maîtres, des enseignants, est-ce réellement une bonne idée?

Selon moi, se recouper dans une solitude trop grande, c’est s’assurer un long et lent parcours. Si l’on prend le cas de la programmation, oui, il est possible de regarder le code source de 1001 sites web et d’apprendre par soi-même ce que chaque ligne signifie. Alternativement, l’on peut écouter un tutoriel sur YouTube et comprendre le tout en 10 minutes. Le domaine de la technologie est l’un des domaines qui évoluent le plus vite : l’apprentissage doit donc suivre le rythme. De manière générale, notre époque  tout entière semble suivre ce rythme effréné. Je ne crois pas que le temps est à aller s’enfermer dans une grotte pour apprendre l’allemand quand l’on peut utiliser Duolinguo de chez soi.

En conclusion

L’appellation «autodidacte» n’est pas la meilleure, mais c’est la seule qu’offre le français pour le moment si je ne m’abuse. À mes yeux, je suis plutôt un self-directed learner en ce moment dans la mesure où j’apprends ce que je veux en suivant ma propre curiosité et en choisissant mes propres médiums pour acquérir des connaissances. Bien que tout le monde ne soit pas né pour être un self-directed learner à temps plein, j’aspire à ce que tout un chacun comprenne l’importance d’être un lifelong learner. En d’autres mots, il s’agit d’être curieux tout au long de sa vie. Ce n’est pas si compliqué, non? Aussi, l’idée est de garder en tête que d’apprendre par soi-même ne rime pas avec s’enfermer dans une tour d’ivoire.

Qu’en dîtes-vous?  Préférez-vous les termes anglais? Vous considérez-vous autodidacte? Pensez-vous que  tout le monde puisse apprendre d’eux-mêmes n’importe quel sujet? Faites-moi-le savoir dans les commentaires.

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